Les douze tribus de la nuit

Finies, l'élégance, la fête et la folie », disent les vétérans en s'apitoyant sur leur jeunesse perdue. Mais personne ne les écoute : des people aux latinos, des fashion aux échangistes, en passant par les gays et les technos, une douzaine de peuples nyctalopes se disputent désormais terrains de chasse, totems et codes

 

Au Man Ray, rue Marbeuf, le portier de la nuit, c'est Thierry Ardisson, ce jeune homme vêtu de noir qui nous ressemble comme un frère ou comme un frère ennemi, et qu'on regarde se métamorphoser au fil des ans. Et vieillir, puisqu'on ne voit vieillir que les autres. Il attend son monde au bas du grand escalier. Il nous introduit dans le magic marketing d'une nuit qu'il oubliera comme nous l'oublierons nous-mêmes. La nuit ne laisse pas de traces. C'est une soirée Bic. Ardisson a encore inventé un truc. Il fait distribuer des coeurs de toutes les couleurs qui correspondent à celles des briquets. Noir, coeur brisé par l'amour ; vert, prêt(e) pour l'aventure ; rouge, je brûle de désir. Do U speak Bic ? Oh yeah ! Les invités se scotchent les coeurs sur le plastron et vont s'asseoir avec béatitude dans le hangar du Man Ray, cette usine à mixer les corps et les âmes. Sous le regard des deux divinités hindoues qui encadrent la piste. Krishna ? Vishnou ? La déesse Kali ? Ce n'est pas Ganesh parce qu'elles n'ont pas la trompe d'éléphant. Il y a tant de dieux en Inde... Saura-t-on un jour, ou plutôt une nuit, quels sont ceux du Man Ray ? Les gens attendent. La nuit se passe à attendre quelque chose de plus que le matin, que le ciel livide ou le soleil sanglant de l'aube, celui qui fait si mal aux yeux quand on sort de boîte. Ce quelque chose qui ne vient jamais. Comme un orgasme refusé. La nuit est faite pour les frigides. Au Korova, qui s'est ouvert en octobre dernier en face du Man Ray, on attend les stars, mais en ayant l'air de rien. C'est un restaurant-bar (on ne dit plus bar-restaurant), c'est-à-dire qu'on peut y boire un coup sans être obligé de bouffer. Top de chez top. Clientèle mêlée. Non, brassée, c'est plus classe. Des fashion qui dissertent chiffon avec un sérieux universitaire, des people qui font la bise à Catherine Deneuve et à Robert De Niro, des BCBG bien dressés capables de dîner à quelques tables de Jennifer Lopez sans la regarder une seule fois, des technos chics, mieux habillés que les technos chocs. On baigne dans une lumière qui dore le teint. L'architecte, Christian Becket, a travaillé les tons chauds et les courbes. Il a reconstitué le bar d'« Orange mécanique ». On est en plein cinoche et en pleine légende. Le chef, Frédérique Hermé, qui vient de chez Alain Ducasse, a lancé le poulet au Coca-Cola. Un plat qu'on ne mangerait pas le jour. Au Korova, on regarde de haut la faune du Man Ray qu'on allume avec des briquets et qu'on attendrit avec des coeurs. « La nuit a été vendue au marketing, se plaint Jean-Yves Bouvier, le maître de cérémonie. Autrefois les seigneurs de la nuit, Jean Castel, le prince de la rue Princesse, et Régine, dont le prénom veut dire reine, buvaient le dernier verre avec leur dernier client. Ceux qui ont pris leur place sont des managers. J'ai la chair de poule quand je pense à Jean Castel. Aujourd'hui, il n'y a plus d'âme. » Les vétérans de la nuit parisienne ont le coeur plus lourd que les coeurs en papier du Man Ray. Ils ne le portent pas sur la poitrine, mais en écharpe. Ils sortent de moins en moins. On leur a changé la nuit. Ils ne la reconnaissent plus. « Il n'y a plus de fêtes, plus d'élégance ni de folie, dit Hermine de Clermont-Tonnerre, ex-mannequin, ex-actrice et aujourd'hui à la tête d'une agence de communication. Où sont les milliardaires comme Niarchos qui mettaient des diamants dans les verres de leurs invités ? Où sont ces filles belles comme le jour qu'on ne voyait que la nuit ? » Mais dans le vacarme de la techno et de la house, il n'y a personne pour écouter les inconsolables qui croient regretter un âge d'or alors qu'ils ne regrettent que leur jeunesse ou les pécheresses repenties qui tournent à la dame d'oeuvres. Une nouvelle génération d'insomniaques et de teufeurs nyctalopes (attention, ce n'est pas un groupe gay) a colonisé la nuit. Elle est répartie en douze tribus qui ont chacune leurs terrains de chasse, leurs totems et leurs codes. « La nuit est en pleine décadence ? demande Swen Love, le DJ qui monte. La belle affaire ! La nuit ne peut être que décadente puisqu'elle tombe tous les soirs. » 

1. Les BCBG : On les appelle aussi les westerners parce qu'ils hantent l'ouest parisien, les 16e et 8e arrondissements. Le triangle Saint-Honoré-Champs-Elysées-Montaigne. Avec un zeste de 7e. Ils sont carrément à l'ouest, ce qui ne veut pas dire qu'ils sont finis. Au contraire. Le westerner est branché, hyperconnecté, internet sur lui. Il fait dans la finance, le consulting, les médias, la pub et quelquefois dans la play-boyerie. Il ne compte qu'en euros. Il est shooté à la house, une variante chic de la techno, plus musicale et moins agressive, inventée à Chicago en 1985 par le DJ noir Frankie Knuckles dans une boîte, le Warehouse, dont elle tire son nom. La compagne du westerner a les jambes aussi longues que le bar du BarFly, avenue George-V, une des haltes BCBG où trônent des photos de Bukowski, l'écrivain pochetron qui n'avait pas du tout le look westerner et qui est arrivé un jour complètement bourré chez Pivot. Pas un BCBG ne ferait une chose pareille. Même s'il écrivait un livre. Ce qui n'est jamais arrivé. Le BCBG est friqué, mais il y a des tribus plus riches que la sienne. Il a quand même les moyens de dîner au Korova ou au Tanjia, rue de Ponthieu, dont le couscous bio attire aussi les fashion qui ont un appétit d'ogre, mais qui vivent dans la terreur de s'empâter. Reste après à tuer le temps jusqu'au matin. Les westerners ont le choix. Ils peuvent aller se frotter à d'autres tribus qu'ils jalousent ou qu'ils méprisent dans l'enfer ou dans le paradis des Bains. Enfer et paradis, c'est la même chose la nuit où toutes les âmes sont grises. On pourrait écrire des pages sur les Bains et on les a d'ailleurs écrites. On sait qu'à l'origine c'était de vrais bains-douches municipaux. Ils ont gardé leur carrelage et leur fonction de grand décrasse-ploucs. On vous refuse l'entrée et vous n'avez plus qu'à retourner dans vos fermes traire vos vaches folles. On vous accepte et vous devenez présentable. Candidat à la civilisation postmoderne. Comme l'écrit Frédéric Beigbeder qui a son savon et sa serviette là-bas, « les personnalités les plus chics de la planète se sont donné rendez-vous dans un lieu de nettoyage pour être passées au Kärcher. » Heureusement que les gens chics naissent, c'est bien connu, avec une peau de crocodile. Les westerners peuvent passer en coup de vent au Man Ray ou au VIP sur les Champs, des fois qu'ils pourraient apercevoir de très loin Edouard Baer. Mais leur sanctuaire, c'est le Cabaret, qui vient de quitter la rue Pierre-Charron pour le Palais-Royal. Si vous y croisez Ophélie Winter, évitez de l'aborder en faisant semblant de la connaître. C'est un coup à se faire jeter. 

2. Les people : Le people est un BCBG comme les autres, mais avec un grain de folie en plus. Il veut respirer le même air que les stars. Le people n'est pas exigeant. Il ne prétend pas dîner à la table des happy few. Il sait qu'on n'est pas invité comme ça au festin des dieux. Il garde ses distances. Son bâton de maréchal, c'est qu'une star distraite ou fatiguée finisse par le confondre avec une vague connaissance et par le tutoyer. On peut être people congénitalement. Ou le devenir par accident. Une nuit au VIP, sur les Champs, un BCBG pur sucre et sans perversité a été bousculé par Al Pacino qui lui a murmuré : « sorry ». Le gars en a été foudroyé. Il s'est mis à heurter de l'épaule tout ce qu'il trouvait de glamorous sur son chemin. Juste pour obtenir un mot ou un sourire d'excuse. Il a vite été repéré par les videurs. On l'a pris pour un fan, le comble du déshonneur pour un people. Il a été déclaré tricard à vie dans toutes les boîtes. Triste. Le people qui n'a pas pété une durite ira dîner au Korova ou au Man Ray. Il se faufilera au VIP s'il est bien accompagné ou aux Bains s'il a été déjà décrassé au Kärcher. 

3. Les fashion : Le fashion est un BCBG qui surveille son poids parce qu'il est dans la mode où l'obésité est très mal vue. Il prend donc quasiment pension au restaurant Le Bon, rue de la Pompe, dans le 16e, où l'on soigne sa ligne. Les menus y sont diététiques, biologiques, caloriques, végétariens. On le met au régime pour qu'il puisse entrer dans les vêtements qu'il fabrique. Le fashion est couturier, styliste, journaliste, mannequin. Passionné par son job, il lui arrive de se ruiner, de perdre sa culotte, comme on dit, ce qui est le comble pour quelqu'un qui bosse dans la fripe. Il devient alors une fashion victim. On le regarde avec un mélange de pitié et de répulsion. Il porte la poisse. On ne le laisse plus entrer dans les boîtes. Les fashion ne parlent que boulot et travaillent tout le temps. Même aux Bains où, dans le noir presque total, ils se montrent des esquisses et des maquettes. On les soupçonne de porter des lentilles à infrarouge. 

4. Les clubbers : Ce sont d'anciens BCBG montés en grade ou enrichis. Tout ce qu'ils souhaitent, c'est de s'installer dans la nuit et d'y avoir leurs pantoufles. Ils veulent bien sortir, mais à condition de rester chez eux. Il leur faut une pension de famille où ils aient leur place attitrée et leur bouteille. Ce sont de vieux garçons manqués qui veulent fuir leur épouse sans aller jusqu'au divorce. Ils recherchent dans la nuit l'illusion de la liberté. L'idéal pour eux reste Castel, la seule boîte de Paris qui se rapproche d'un club à l'anglaise, sauf qu'on ne peut pas y dormir ni s'y cacher pendant plusieurs jours. Mais les pensionnaires qui ont toujours là leur rond de serviette sont dérangés dans leurs habitudes par les westerners et les fashion. Les clubbers endurcis sont routiniers et frileux. Ils prospectent timidement ailleurs. La nuit qui bouge n'offre plus beaucoup d'abris stables. Il y a bien l'Etoile, la plus aristocratique des boîtes fashion-BCBG. Elle ferait un bon point de chute pour les clubbers méditatifs, surtout avec son jardin pour dîner dehors l'été. Mais c'est près de l'arc de Triomphe. Si près que vous avez l'impression d'entendre une sonnerie aux morts derrière les tubes de Destiny's Child et de Miss Elliot. 

5. Les technos :  Les technos sont des noctambules plus jeunes que les BCBG et leurs dérivés. Ils pensent que moins on s'entend plus on se comprend. Ils ont raison. La techno, qui fait trembler la terre, les soude dans une transe collective. C'est à Detroit que naît en 1988, dans le fracas de chaînes de montage, ce son dur, abstrait, dénué de chant, qu'on appellera la techno. Une nostalgie de l'usine, de la vapeur, du temps où les hommes étaient faits du même acier que les machines. Les technos sont très loin de l'ouest parisien, des séductions de la groove et du R'n'B, de la soul music noire récupérée par les teufeurs blancs. Les technos ne dînent pas avant d'aller en boîte. Ils se pressent devant le Rex, boulevard Poissonnière, pour aller écouter un train laminoir leur passer au-dessus de la tête. Ils finissent la nuit à la Fabrique, un bar dansant du faubourg Saint-Antoine. Ou au Batofar, un ancien navire de signalisation ancré devant la Très Grande Bibliothèque après l'avoir été devant un port d'Ecosse. Des symboles de l'ère industrielle. Les technos sont les prolos de la nuit.

 6. Les gays :  Ils ont découvert la nuit. Avant eux, il n'y avait que des fêtards en haut-de-forme, avec des serpentins dans les cheveux et une bouteille de champ à la main. Ou presque. Les gays ont commencé à fabriquer la nuit parisienne en attirant, dans les années 70, les plus belles filles de Paris dans leur sanctuaire, le 7, rue Sainte-Anne. C'est au 7 que les hétéros et les homos ont appris à faire la fête ensemble. Ce n'était encore qu'une réunion au sommet entre ultrabranchés, à qui leur condition sociale permettait de dépasser les préjugés sexuels. Peu à peu, la tolérance s'est démocratisée. « Je m'en suis aperçu en 1988 quand j'ai ouvert le Boy, près des boulevards, dit Philippe Fatien, le patron du Queen, de Castel, du Black Bear, rue Montmartre, et du Bus Palladium qui reste fidèle au rock. J'avais choisi ce nom parce qu'il me plaisait. Au bout de trois semaines, les gays ont rappliqué. Ils se sont dit : "Le Boy, c'est pour nous". » Peu à peu, le mixage hétéros-homos est entré dans les moeurs. Le mouvement s'est inversé. Les homos sont allés chez les hétéros. « C'est le disco qui a libéré les gays, parce qu'il a fait tomber toutes les barrières », dit le DJ Swen Love. Aujourd'hui, le courant s'inverse de nouveau. Les gays ont tendance à délaisser le Queen, où ils deviennent minoritaires, et se retrouvent entre eux au Dépôt, rue aux Ours, à côté des Bains. Ou au Scorp, boulevard Poissonnière où ils exhibent par dérision des artistes passés de mode comme Jeanne Mas ou Francis Lalanne, qui chantent de vieux tubes devenus risibles. La nuit n'est pas un long fleuve tranquille. Le noctambule est imprévisible. 

7. Les latinos : Le latino est un teufeur qui voudrait bien voir du pays, mais qui ne peut pas quitter Paris, pour des raisons professionnelles et familiales. Alors il embarque le soir pour le Barrio latino, rue du Faubourg-Saint-Antoine. C'est un ancien magasin de meubles, dont la charpente métallique a été dessinée par Eiffel (c'est fou ce qu'il a pu dessiner un peu partout comme machins, Eiffel), et qui est devenu le mausolée du Che, le musée du romantisme révolutionnaire sud-américain. Les responsables ont conservé la structure et les parquets d'origine, qui sont d'ailleurs classés. Les quatre niveaux sont remplis de canapés où on peut se prélasser, s'enlacer et se délacer sans se lasser. On se croit toujours dans un magasin de meubles. Le quatrième étage est réservé aux VIP. Il faut une clé pour y accéder par l'ascenseur. Comme la direction en a distribué 3 000 et qu'il en circule autant de fausses, ça ne pose pas trop de problèmes. Le Barrio latino est le port d'attache de nombreux groupes brésiliens. Attention, le Barrio ferme à 2 heures : les riverains du faubourg Saint-Antoine, qui toléraient autrefois les rabots et les scies des ébénistes, supportent moins bien le bruit exotique. Les latinos peuvent se replier sur la Favela chic, rue du Faubourg-du-Temple. Ils ne quitteront pas le Brésil. Mais jusqu'à 2 heures aussi. Après, il faut prendre l'avion pour continuer le trip. 

8. Les échangistes : Comment les passer sous silence ? Ils font partie de la nuit. L'échangiste croit à l'amour avec un grand tas. On l'appelle aussi partouzeur, mais il considère que cet épithète est péjoratif. Le fin du fin, pour les parties fines, c'est le Cléopâtre, place d'Italie, le Cléo pour les habitués. Le Versailles de la partouze. C'est ce que disent les connaisseurs. Peut-être parce qu'il y a une galerie des glaces au fond d'un labyrinthe. On peut s'y admirer dans l'exercice de ses fonctions comme Louis XIV dans le sien. Mais dans des postures moins majestueuses. L'établissement est en tout cas assez recommandable pour que des couples légitimes viennent y oublier la routine conjugale. « Je viens là pour assurer l'équilibre mental de ma femme », dit un monsieur visiblement peu confiant dans ses capacités à l'assurer tout seul. Le Cléo, c'est SOS-Sexe. Ce qui sauve ces nuits de la vulgarité, c'est la bizarrerie des fantasmes. Comme ce mari qui gifle sa femme à toute volée lorsqu'elle s'extrait d'un amoncellement de partenaires. Personne ne s'étonne de cette manifestation de jalousie peu compatible avec le genre de l'endroit. C'est le Jaloux. Il a besoin de souffrir. Il est connu partout comme le loup blanc, chez Chris et Manu, à la Cheminée, à Connivence, une jeune boîte qui vient d'ouvrir. Pour stimuler la libido de la clientèle, que la thérapie de groupe ne semble pas décupler, la direction du Cléo a recours à un couple de hardeurs professionnels. Ils se produisent sur un praticable recouvert de cuir. On s'assemble autour d'eux. « Tais-toi, ordonne une fille à son compagnon qui risquait une plaisanterie. Regarde plutôt comment il fait. » 

9. Les refuzniks :  Ils ne veulent appartenir à aucun circuit. De fortes têtes. Les dissidents de la nuit. Ce sont des particules difficiles à isoler. Comme ils n'ont pas d'habitudes, ils ont été peu étudiés. Il faut en capturer un, mais comment le reconnaître ? Par la méthode négative. Il faut dénicher un gars qui n'est pas sourd et qui n'est donc pas un techno. Qui est ficelé comme l'as de pique et qui n'est donc pas un fashion, etc. Une traque qui peut prendre plusieurs mois. Pour tomber sur un type qui refusera de parler. Il vaut mieux s'adresser à quelqu'un qui a vu un refuznik. Par exemple Swen Love. Il en a rencontré un. Il a appris deux ou trois trucs : « Le refuznik fréquente le bar le plus proche de son domicile. Il peut pousser jusqu'au Baragoin, rue Tiquetonne (2e), au Bar du Marché, rue de Buci (6e) et même jusqu'au Maryland, place du Colonel-Bourgoin (12e). Quand les bars ferment, le refuznik essaie d'aller en boîte. N'importe laquelle. Mais les physionomistes refusent les refuzniks. Ils les repèrent au premier coup d'oeil. C'est leur métier. » 

10. Les before : Des fléaux économiques. Ils font trembler les gestionnaires de la nuit. Les before commencent la soirée dans un bar dansant. Le Wax, par exemple, à la Bastille, qui date des années 70. Ils écoutent la DJ Eva Gardner, une des rares filles à s'être imposées dans ce job. Ils se trouvent bien au Wax et y passent la nuit. Ils peuvent aussi s'incruster à la Fabrique ou à l'Alcazar, un bar-lounge de la rue Mazarine (6e) Autant de manque à gagner pour les patrons des grandes boîtes qui ont été conçues en période de prospérité et qui ont aujourd'hui de plus en plus de mal à se remplir. A cause des before paresseux et insouciants, c'est la crise. « La concurrence des bars dansants et des bars-lounges a changé la donne de la nuit, dit Philippe Fatien. Aucune soirée n'est gagnée d'avance, même pas celle du samedi. Les soirées ne marchent plus toutes seules. Elles doivent être préparées en amont. C'est fini le temps où il suffisait d'avoir une belle gueule et des copains pour réussir. Aujourd'hui, il faut travailler. Moi, le patron de Castel, je ne sors jamais la nuit. Je suis au bureau le matin à 8 heures. » Les noctambules sont devenus capricieux, zappeurs. « Il faut aller les chercher, dit Richard Bénichou, un praticien de la nuit. Ils ne viennent plus tout seuls. » Bénichou est créateur d'événements. Les seigneurs du business nocturne, qui se sentent menacés par ces bars qui se prennent pour des boîtes, font appel à lui pour organiser des soirées à thème : nuits orientales, asiatiques, historiques. Des soirées soutenues par des sponsors. C'est là que la nuit dérape vers le marketing. Par la faute des before, la nuit est devenue un champ de bataille. 

11. Les after : Les after croient qu'il leur arriverait quelque chose d'effroyable si jamais ils rentraient chez eux se coucher. Alors, aux premières lueurs de l'aube, ils se rassemblent à l'Enfer, rue du Départ, à Montparnasse. Une boîte qui porte bien son nom. Il arrive qu'on y coupe l'eau froide dans les toilettes pour empêcher les gens de boire et les obliger à consommer. Les after convergent de toutes les boîtes, de tous les bars. Toutes tribus confondues. Une seule obsession : continuer jusqu'au bout de la fatigue et de la cuite. Se finir pour que la nuit ne finisse pas. C'est l'heure sale où les BCBG ont mauvais genre et où les fashion sont fripés. Direction chez Carmen, rue Vivienne, où on peut tenir jusqu'à midi. Mais Carmen ne reçoit que les épaves qui tiennent encore debout. Les recalés se traînent jusqu'au Charlie's Bar, rue de la Parcheminerie, dans le 5e. Un sous-sol glauque perdu au milieu des restos grecs, ouvert non-stop. Puis c'est la descente vers les abîmes, le Carré blanc, rue Fontaine et les Folies-Pigalle. L'after devient un after-after. Il n'y a plus ni jour ni nuit. C'est le règne de l'ecstasy et de dopes encore plus sophistiquées, la kétamine, le protoxyde d'azote, deux anesthésiants aujourd'hui interdits. L'empire du mal. Les after et leurs compagnons de misère, les after-after sont les damnés de la nuit. 

12. Les pros : Ce sont les DJ, les physios, les artistes. Les seuls à s'amuser parce que la nuit est leur pays. Ils n'y plongent pas pour s'étourdir. Ils y vivent leur vraie vie. Nous en avons rencontré beaucoup de ces ouvriers des douze heures noires. Nous les avons tous trouvés heureux. Comme Swen Love, le DJ du Queen. Il a cette french touch qu'on s'arrache à travers le monde. Il est connu depuis Alma-Ata (Kazakhstan) jusqu'à Rio. Il préside maintenant les vendredis de la Coupole, les Cheers. C'est un virtuose du vinyle et de la house garage, qui réconcilie, dit-il, les pulsions du corps et les élans du coeur. Il sait aussi jouer de son public comme de ses platines. Il le contrôle, il ressent ses humeurs, il le fait monter et redescendre selon les heures. « Je joue avec le temps. » Même passion chez François Buot, le physio pas comme les autres, qui ne veut pas être un cerbère, qui refuse la violence et les discriminations de l'accueil tel qu'elles sont pratiquées dans les grandes usines de la nuit. « J'aime les mélanges costard-baskets, je veux laisser entrer des blacks, des hétéros, des homos, des Indiens. Il ne faut pas qu'on soit tous pareils. C'est important ce que je fais. Le DJ compose la musique et moi je compose la salle. Il faut que ça aille ensemble. » Et puis à l'Etoile, nous avons eu une surprise : Isabelle de Valvert, une chanteuse de jazz. Ne pas se fier à son nom à tiroir. C'est une enfant de la balle. Son père est né d'un Gascon et d'une Guadeloupéenne. C'était un compositeur et un chanteur de rumba qui a fait les beaux jours de la Coupole dans les années 30 et 40. On l'a d'ailleurs peint sur un des piliers de la brasserie. En pied et en frac. « Moi, je suis née pendant un chorus de saxo », dit-elle. Isabelle a une voix de soprano et l'autorité de Tina Turner. Un panache de meneuse de revue. Il suffit qu'elle chante « I Will Survive » pour que le Soldat inconnu sorte de son tombeau.

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